En levant la
tête sur un itinéraire que l’on effectue généralement la tête basse dans ses
habituelles pensées, nous découvrons le monde. Un regard neuf permet de revêtir
les choses anciennes ou connues d’un nouvel habit, ou plutôt de les exhiber
d’une manière originale. C’est alors l’expérience d’une aventure imprévue
nichée au cœur du quotidien réactivant la prise de risque face à la surprise,
l’aléatoire et l’improvisation, l’étonnement et la création, l’intensité de la
nouveauté, la poétique de l’instant.
En cette journée ensoleillée et légèrement
fraîche de cette fin du mois de septembre, je me rendis avec un ami paysan dans
un parc pour ramasser des noisettes tombés paraît-il, en abondance. C’était de
ces températures assez idylliques, un faible vent iodé de nord-ouest qui
remplit nos poumons des bienfaits de l’Atlantique, mêlé à un Soleil d’été
offrant au zénith ses derniers éclats de brûlantes vitamines. Comme de petits
écureuils consciencieux, nous nous mîmes à quatre pattes dans l’herbe encore
humide de rosée matinale afin de décrocher patiemment les petites avelines
mûres à souhait. En septembre, les noisetiers de Byzance offrent à la Terre ses
« trochets », sorte de délicieuses calottes tombées du ciel d’un vert
intense voire fluo pour les plus mûres, composés de mèches sinueuses et
spectaculaires, flammes végétales protectrices pour les nouveau-nés. Nombreux
sont les trochets vides, que l’on découvre à chaque fois avec déception
lorsqu’un petit camarade rouquin est passé se faire plaisir avant nous. Mais
lorsque ce trochet, légèrement poilu, légèrement épineux, est encore en train
de couver sa progéniture en s’ouvrant délicatement au monde, c’est une joie
sauvage et brutale qui m’étreint, lorsque de mes doigts à peine habiles, je recueille
sans forcer la précieuse denrée que la nature a su faire patiemment croître et
que l’involucre à protéger pour un pur don sans réciprocité. C’est alors une expérience de la plénitude qui
s’offre à nos pupilles, d’un joyau remplissant avec perfection les tissus de la
collerette qui l’entoure – abondance gratuite du végétal à l’animal –
somptueuse coquille lisse, nette, rotondité séduisante camouflant l’aveline
tant désirée. Cette si délicate petite couille divine, doublement protégée par
une armure faite d’un péricarpe ligneux ainsi que d’une coquille akène (ayant
d’ailleurs la particularité d’être poisseuse avant d’être totalement sèche,
également plus pointue que la noisette commune) est la gonade symbolique par
excellence, la rondeur du vivant, la volupté procréatrice. Le plus
significatif, ce sont ses sortes de vaguelettes irrégulières, dessinées à même
la texture dorée et presque beurrée de la peau de la noisette, des vaguelettes
qui strient et font le tour du fruit à coque horizontalement, parfaitement
symétriques et espacées entre elles de quelques millimètres, esquissant comme
un paysage de littoral à mer basse, avec des niveaux d’intensité et l’illusion
de la perspective sur une surface plane. Ces petits traits sont comme le signe
de l’éternel retour dans la Nature, de l’abondance perpétuelle qui s’amplifie
d’une manière ininterrompue, comme les ondes dans l’eau s’étendent en continu
après le jet d’un galet. Quant à elle, l’involucre protectrice, c’est la partie
féminine du précieux legs, l’efflorescence ouverte et généreuse, la solidité de
l’être qui génère.
Ô Corylus Colurna !
- que ta collerette foliacée est majestueuse lorsqu’elle passe du vert claire
qui couve aux orangés plus ou moins foncés quand il est temps de s’ouvrir à
l’altérité affamée, au monde hors de la cosse, si pressé de te recueillir.
