Lame de fond


Je faisais la plonge dans cette crêperie, aux aguets de toute chose et attentif comme un nouveau-né, pour mon premier essai dans ce restaurant, je positionnais les couverts à l’envers dans le bac du lave-vaisselle. Je fus interloqué par un couteau pourtant banal, un couteau noir et gris, petit et pas très affûté, entre le couteau à beurre et le couteau à tout faire, le couteau passe-partout qu’on trouve partout. J’ai d’abord nettoyé la lame, une lame recouverte de pâte à crêpe solidifiée d’un beige doré, du bord du manche à l’apex du léger tranchant, prenant soin de n’effleurer que très légèrement le côté coupant, répétant le geste mécaniquement comme on le fait en général pour les couverts, l’habitude de nettoyer plus longtemps qu’il ne faut, au cas où. Pas de gros lavage en machine pour celui-là, je voulais me le faire tout seul, comme un grand, à l’ancienne. Prendre le temps de gratter et d’observer, duel de doigts fripés et d’une lamentable lame en peine.
Puis j’ai posé l’outil à l’envers pour qu’il s’égoutte, pointe vers le haut, d’un geste d’une affligeante quotidienneté. Mais c’est alors que je commençai à fixer avec obsession ce couteau, par plusieurs allers-retours du regard, impossible de passer au suivant – c’est comme s’il me regardait, ou plutôt comme si quelque chose en lui avait un quelconque message à me communiquer. Quelque chose d’invisible qui faisait signe.
Murée dans un silence de paix que peuvent connaître les êtres de l’ombre, la petite couche de saletés parfaitement située dans l’angle obscur entre le bord supérieur du manche et le début de la lame se manifestait par un éclat nouveau, brillante grâce à l’eau savonneuse la mettant en relief, comme jetant un pied-de-nez au bourreau qui l’avait oublié.
Fier comme un invaincu mais penaud comme un laissé-pour-compte, l’amas mélancolique mi- graisseux mi- terreux, cette glaise épousant son angle comme pour y bâtir un sol, plutôt une liaison pleine reliant directement la lame du manche, cette chose-là ne se cachait plus. D’un coup elle ne pouvait plus se dissimuler sous les phares de l’habitude, celle qu’on ne voyait plus à force de l’avoir sous les yeux, celle qui vivait sa vie en toute tranquillité, celle qui se planquait aux yeux de tous, soudain je la surprenais en flagrant délit.
De mes mains rouges ramollies, je lui portis un toast. A la Saleté Planquée !
A Celle qui vit là, planquée en restant visible, inutile comme un angle dans la noirceur d’un cul-de-sac..
A Celle qui sait s’agglomérer, rallier des confrères, appeler ses camarades à se joindre à Elle, qui sait grossir son nombre tant qu’on la laisse faire son laborieux bonhomme de chemin.
Dans les interstices des objets communs et des fonctions pratiques, Elle construit son monde, opposé et rebelle, s’amassant lentement avec le dégoût des spectateurs attentionnés, des hygiénistes malades. Tant mieux pour sa survie si Elle ne sert à rien, c’est au bonheur de son encroûtement laborieux, prolifique, enraciné.

C’est en marge, dans les bords sombres des actions concrètes sans poésie que la sérénité s’édifie, d’une existence libre et abandonnée au spectacle du monde, prenant le temps de faire sans les autres. J’ai songé alors à tous les angles du monde, aux souterrains et bas-côtés abandonnés, aux lieux inutiles, cachés parfois par leur sur-visibilité. Aux êtres peinards et désolés, dans leurs impasses construites de bric et de broc, à tous mes mélancoliques solitaires, invaincus et disparus du grand Théâtre de la praxis sans mystère.