le respect irrépressible de la Loi : la vanité des sans-talents


 

Plus jamais je ne souhaiterais entendre l’expression « c’est normal ». J’aimerais que disparaisse la connexion immédiate de signification entre la normalité et son soit disant caractère logique. Non ! Le « normal » n’est en fait ni forcément logique, ni naturel, ni allant de soi. Essayons de penser les mots de notre langage habituel que nous utilisons sans jamais vraiment les penser. Dans notre langage moderne, la « normalité » est une notion banale, insidieuse, universelle, mais effrayante, effarante.  «C’est normal ». Voyez le mélange subtil du légal au légitime. Allons-y franchement : la norme est, en réalité et toute transparence, la concrétisation peut-être la plus totalitaire, totalisante, des actions humaines en général. C’est une action qui se fige, par l’écriture,  pour normaliser les autres actions, les canaliser en un ordre institué. Les rêves, les désirs, les aspirations spontanées, les créations singulières, les idées uniques d’un côté, la fixité, le consensus fossile, la dure médiété, la rigide écriture de la Loi de l’autre. La norme se veut d’ailleurs divine, dans le sens où elle s’instaure comme fondatrice d’un ordre nouveau. Et voici l’Homme, entier, imprévisible, face à ses propres créations – engins monstrueux – l’Homme face à son obéissance volontaire. Le génie dérangeant contre la brutalité rassurante. L’Homme face à lui-même. Drôle de lutte…

D’où vient cette violence du légal nous léguant une oppression pourtant a priori réconfortante ? L’étymologie archaïque de « normal » suffit à exprimer cette violence fondamentale. En langue Etrusque  (peuple qui vivait depuis l'âge du fer en Étrurie, territoire correspondant à peu près à l'actuelle Toscane et au nord du Latium, soit le centre de la péninsule italienne, jusqu'à leur assimilation définitive comme citoyens de la République romaine, au 1er siècle av. J.-C., après le vote de la Lex Iulia (-90) pendant la guerre sociale), normal provient de « regula » (règle), l’instrument de mesures objectives, droit mais froid, qui tranche, qui délimite, qui sépare. C’est l’équerre, outil qui juge, coupant les opinions, les jugements subjectifs de tout un chacun, c’est l’arbitre au-dessus des avis humains. Regula, c’est le fer de lance de la lex romana (loi romaine), de la justice, du Droit (Directum).  Elle engendra chez les Romains, puis jusqu’à nos jours, toute la législation étatique, les normes, tout ce qui est « nécessaire au vivre-ensemble », peuple protégé et surveillé, tenu en laisse, volontairement, pour son Bien., d’une manière immuable. Par exemple, la première fois où les Romains ont posé par écrit le Droit, en -450 av. JC,  pour laïciser la sphère juridique (jusqu’alors appliquée de façon presque religieuse par les pontifes, issus des familles patricienne), c’est à travers la Loi des Douze Tables (en latin : Lex Duodecim Tabularum) que les Romains inscrivent, sur du bronze, le droit privé (jus civile) et la procédure publique. La peine compensatoire (Loi du Talion) est la décision majeure qui en ressort. Je vous laisse découvrir par vous-mêmes ce que Tite-Live en raconte dans le Chapitre 3 de ses Histoires Romaines.  Cet ensemble de Lois, élaboré par un collège de Décemvirs (une minorité de citoyens disposant de l’Imperium consulaire), rend public, égalitaire, neutre, le droit privé. Seulement, et c’est là que le bât blesse,  ces Tables, longtemps après s’être rendues obsolètes dans le temps,  sont quand même toujours apprises par cœur par les citoyens Romains, alors même que sa signification est disparu. Mais la Loi, c’est fait pour être appris par cœur, c’est bâtit pour être incorporer par l’individu devenu citoyen, dans l’instant même. On les apprend, parce que c’est le Bien Public. 2500 ans plus tard, cela n’a pas changé, ou presque…

Ainsi, le cheval de bataille et l’unique défense du pouvoir du plus petit nombre sur la majorité repose fragilement sur le simple assentiment consenti des Citoyens à leurs normes,  à leurs lois, matérialisées. C’est cela, exactement, le sens de la « servitude volontaire » forgée par La Boétie. Des créations auto-castratrices. L’effrayant « normal », mais qui soulage et brime l’imprévisible, c’est-à-dire le Hors-Norme. Qui tente de voyager sur les terres de l’inconnu sera étiqueté Hors-la-Loi. S’opère d’ailleurs immédiatement la dilution de la norme et de la morale : le juridique c’est la bonne normalité. Normal-moralité. C’est pour le Bien de Tous – et non de chacun – que chaque citoyen est pourvu d’une camisole de force, forteresse à ciel ouvert qui délimite son champ d’actions.

Dieu n’est donc, encore une fois, pas mort. Il gît de nos jours, de-ci de-là, subrepticement, dans la grisaille carcérales des centres d’administration, dans les ministères, les tribunaux, les préfectures, dans les bureaux des mairies, des commissions en tout genre, dans les dossiers des comités d’experts, dans les archives du pouvoir bureaucratique. Le Pouvoir se trémousse paisiblement dans l’ombre, au fil des pages que le Juge, l’Elu, la Secrétaire, le Gardien de la Paix, le Directeur, le Représentant, le Fonctionnaire, l’Homme de Justice explorent et tournent, attestent ou récusent, comme un bon arbitre, selon la ligne logique de la norme.  Foucault le savait bien, lui qui trouvait ses pépites dans le monde du « gris », tel un archéologue du pouvoir administratif. Nous le constatons dans toutes les zones de nos vies modernes et singulières, le pouvoir se renforcera toujours en s’homogénéisant, un règne qui s’étale à travers tous les interstices, toutes les failles, tous les espaces morts, laissés vacant par le juridique – pour un temps seulement. L’essence du juridique, tel que définit comme opération de contrôle par un organe dirigeant, est de tendre au fond  à parfaitement englober, circonscrire, arbitrer, les vies humaines, en totalité. Nous vivons, plus que nulle autre auparavant, dans une ère biopolitique, où le pouvoir s’approprie nos existences en ayant directement prise, de manière exponentielle, sur le vivant, le Bios tel que l’entendait les Grecs anciens.

Peut-être que désormais, seule la révolte est signe de résistance du vivant. Du vivant, par le vivant, pour la persistance du vivant. Se révolter, c’est prendre conscience, pour s’opposer, puis agir et créer en conséquence, pour proposer. Parce que l’étincelle, l’apparition-disparition instantanée de sa lumière propre, a en réalité un immense pouvoir d’apparaître dans la pénombre, fût-ce la plus absolue. Sa raison d’être, relativement à l’environnement hostile qui la compresse, est justement d’harceler l’ordre régulé et lisse du pouvoir oppressant.

Prenons acte. Crions. Par l’allégresse de l’artiste. Laissons éclater dans le monde ce trop-plein du cœur et de l’esprit, ce trésor enfoui mais jamais enseveli. Forcément, face au normal, le marginal - ce fouineur des bas-côtés inexplorés - à son mot à dire. Contre la norme, le marginal est comme une puissance de vie face à la mort. Dans un système stérile, dur, uniforme, au sein d’un univers où le respect des règles humaines semble la seule finalité possible, l’expérience de la « marge », est en fait l’unique champ d’action d’une alternative potentiellement libre. La Loi pour Tout ne peut plus fonder l’égalité Tous= Loi. L’humain doit être retrouvé. Seule une désacralisation normative par l’expérience marginale est capable de donner vraiment sens à l’utopie. L’inconnu n’est pas qu’un foyer d’angoisse, d’illégitimité, de peur reléguée ; non ! C’est aussi le fer de lance de la création vraie, de l’imprévisible nouveauté, de la multiplicité enrichissante et novatrice.

Et rappelons-nous que la force et la légitimité des Lois ne reposent que sur le respect et l’assentiment des individus à qui elles sont destinées. De fait, loin d’être une attitude terroriste – comme souvent l’on qualifie les audacieux explorateurs des marges – la notion de désobéissance civile est la plus éloquente révolte citoyenne et humaine en faveur du vivant. Car le vivant, c’est-à-dire l’impulsif, l’instinctif, l’imprévisible, est l’ennemi à abattre pour un système de contrôle global. Son arme ? La Loi, la norme, fusionnant le légal en vertu. C’est normal ! Fatalité inexorable au respect pour des âmes à la dérive. Sans idéaux, martyrisé de l’imaginaire, pauvre d’espoir, à la volonté brimée, la norme se révèle comme valeur de Tables de la Loi, seule autorité dictant les actions, la morale, l’avenir. Un changement brutal et radical des comportements doit passer par la désintoxication à la croyance inébranlable de la normativité.

La libération sera anormale ; à côté de la norme, construite comme autonome. Le secours est idéal, onirique, révolté, vraie opposition généreuse, abondant en possibilités.

A vos armes, à vos inspirations ! D’où que vous veniez, quel que soit vos passions ou vos corps de métiers,  de quelque horizon ou chemins empruntés, Hommes et Femmes de ce monde meurtri, Survivants des catabases obscures et permanentes,  exprimez votre essence profonde ; faites de vos actes des Œuvres, et que le synopsis de votre courte existence soit, du mieux possible, une indéniable épreuve de courage pour l’amour du vivant.